interview

"Outer Space" (1999)
PETER TSCHERKASSKY
"P.O.E.T."
Xavier
Paris / novembre 2001
>> site Peter Tscherkassky
Vous y trouverez e.a. de superbes photos non-recadreées de
ses films...

le fantôme de Catherine Deneuve dans
"L'arrivée" (1997-98)

le fantôme de Man Ray dans
"Dream Work" (2001)

un photogramme tiré d'un film de Len Lye

"Tabula Rasa" (1987-89)
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Peter Tscherkassky appartient avec Martin Arnold, Gustav Deutsch et Dietmar Brehm à
cette génération de cinéastes expérimentaux autrichiens qui a succédé à celle de
Peter Kubelka, Kurt Kren, Ernst Schmidt Jr. et Valie Export. Actif depuis une vingtaine
dannées déjà dans le domaine de la recherche (post)structurelle pure et dure, il
a dernièrement retenu lattention pour deux films exceptionnels. Petite merveille
rapidement repérée par les amateurs, "Outer Space" (1999), réalisé en
cinémascope et selon une technique de montage très originale, reformulait par les moyens
propres à lexpérimental largument dun film fantastique des années
quatre-vingt, "The Entity" (Sidney J. Furie, USA 1981), dans lequel une femme
(interprétée par Barbara Hershey) affrontait un ennemi invisible et violent. A cette
expérience fascinante où leffet de terreur se trouvait non seulement
décuplé mais encore considérablement enrichi dune réflexion sur le médium
cinématographique - Tscherkassky a donné une suite, réalisée sur base du même
matériau : "Dream Work" (2001). Dans cette nouvelle production, le
cinéaste continue avec un enthousiasme lyrique, et sur une bande-son dont la qualité
égale celle des meilleurs disques Mego, à parsemer déléments narratifs un
terreau théorique particulièrement rigoureux. Cet équilibre très réussi confère à
"Outer Space" et "Dream Work" un pouvoir de séduction rare, qui leur
vaut demporter une large adhésion, dépassant le cercle des connaisseurs :
" Comme si Schönberg avait été aimé à la manière d'un chanteur pop,
comme si Mallarmé nous envoyait des télégrammes d'amour " (Nicole
Brenez).Jai grandi à la campagne, dans une petite ville à cinquante
kilomètres de la capitale. En 1977, à 18 ans, je suis parti pour Vienne. A cette
époque, jétais très intéressé par le cinéma et javais dans lidée
de faire quelque chose dans ce domaine. Javais déjà écrit un scénario, mais dans
un style surréaliste, encore narratif. Avant cela, je voulais devenir écrivain, poète.
Il men est resté quelque chose, puisque ma maison de production se nomme P.O.E.T.
Pictures Productions. P.O.E.T., cest aussi les initiales de mon nom, Peter Otto Emil
Tscherkassky. Jai commencé par étudier le journalisme. Quelques mois après le
début de mes études, un professeur annonça la venue à Vienne du
" célèbre " critique P. Adams Sitney. A lépoque je ne
connaissais rien de lavant-garde et je navais jamais entendu ce nom mais je
suis allé aux conférences. Ce fut comme une révélation. Il y avait cinq séances,
chacune de cinq ou six heures de projection, suivies de deux heures dexposé. Sitney
montrait les films de Kubelka, du New American Cinema, etc. On naurait pas pu rêver
meilleure introduction ! Immédiatement, jai su que cétait ce que je
voulais faire dans ma vie. Deux ans plus tard, jai abandonné les études de
journalisme et suis parti pour Berlin. Je pensais y séjourner une semaine, finalement
jy suis resté cinq ans. Dans la zone germanophone, Berlin était de loin la ville
la plus vivante au niveau du cinéma : les films davant-garde étaient
projetés régulièrement, les gens étaient beaucoup plus actifs... Cétait en
1979. Jai acheté une caméra Super 8, commencé à tourner, et voilà
lhistoire ! "Freeze Frame" (1983) et "Tabula Rasa"
(1987-89), par exemple, ont été tournés en Super 8 puis gonflés en 16 mm pour la
distribution. Jaime toujours le Super 8, et je travaille encore dans ce format, mais
il pose des problèmes de distribution et de projection. Je suis donc passé au 35 mm. Je
ne travaille jamais en 16 mm, cest une sorte dentre-deux que je nai
jamais vraiment compris.
- Pour vos trois derniers films,"LArrivée" (1997-98), "Outer
Space" et "Dream Work", vous avez travaillé en cinémascope, un format
dimage assez inhabituel dans le domaine du cinéma expérimental.
La plupart des films davant-garde ont été réalisés pour un format décran
1:1.33 ce qui me semble assez curieux : lavant-garde est censée découvrir de
nouvelles possibilités, plutôt que respecter les conventions du cinéma dominant. On ne
peut demander aux peintres de travailler exclusivement avec un certain format de toile. Il
me semblait donc intéressant de changer de format. Par ailleurs, je voulais travailler
sur la notion d "outer space", notamment en utilisant les
perforations et le matériau filmique lui-même. Si lon projette toute la largeur
dune pellicule de format standard en cinémascope, les perforations apparaissent. Un
autre élément concerne lévolution technologique du cinéma. Dans quelques
années, le cinéma aura disparu. Peut-être dans dix ans, peut-être dans vingt, mais
cela ne fait aucun doute, il aura disparu dans sa forme traditionnelle. Ce que
jessaie de faire dans mon travail en général, cest dexposer les
possibilités artistiques de la "cinématographie filmique classique",
fondamentalement différentes de celles du film digital. Il sagit de souligner ce
qui peut être fait au cinéma mais pas avec lordinateur. Or le cinémascope fut
inventé au moment où pour la première fois le cinéma eut à affronter limage
électronique, à la fin des années cinquante. Cétait une réaction de
lindustrie cinématographique contre la télévision.
- Votre méthode de montage résulte dune vraie trouvaille
Oui, en voyant des enfants jouer avec ces stylos qui émettent une espèce de rayon laser,
lidée mest venue dutiliser cet instrument en chambre noire.
Jutilise une pellicule qui me permet de manipuler le film vierge à la lumière
rouge de la chambre noire, je repère les photogrammes qui mintéressent et les
superpose à la pellicule vierge, que jimpressionne en passant le faisceau laser. Il
y a une part de hasard dans cette méthode. Ce nest absolument pas précis, et
cest ce qui mintéresse. Ce serait impossible à réaliser à
lordinateur, avec lequel on peut seulement imiter limprécision (mais
en restant précis). Voilà la formidable différence entre limage générée par
ordinateur et limage analogique. Cette différence est perceptible à
lécran : limage de mes derniers films est un peu sale, pas très propre,
elle a quelque chose de physique
- Pourquoi avoir choisi "The Entity" comme matériau de départ pour
"Dream Work" et "Outer Space" ?
Pour être honnête, je ne connaissais pas le film au départ. Mais je savais ce que je
voulais faire - provoquer des interférences du matériau avec laction
représentée - et je connaissais un peu le scénario de "The Entity", sans
lavoir vu; je savais quune femme y était harcelée par un fantôme. La copie
coûtait léquivalent de 50 $, je lai donc achetée sans hésiter :
" Si ça marche, tant mieux ; sinon, je chercherai un autre
film. " Jai eu de la chance : jai vu le film, et tout de suite
jai su que javais trouvé. Pendant la réalisation de "Outer Space",
je me suis rendu compte que beaucoup dimages intéressantes ne pourraient pas être
utilisées pour ce film. Jen ai donc tiré un autre, autonome : "Dream
Work". Quant au premier volet de cette trilogie, "LArrivée",
cest une sorte détude de techniques pour "Outer Space", mais à un
moment où je nutilisais pas encore le stylo laser. Pour ce film, je suis
dailleurs parti dun autre matériau, une bande annonce pour
"Mayerling" de Terence Young (1968), avec Catherine Deneuve et Omar Sharif. Dans
un plan du film, un train entre dans le champ de limage, venant de la gauche.
Jai réalisé que si je linversais, ce plan ressemblerait très fort à celui
de "Larrivée dun train en gare de La Ciotat" des frères Lumière
(1895). Cest un hommage. Sil faut résumer cette trilogie :
"LArrivée" fait référence aux débuts du cinématographe ;
"Outer Space" est une célébration du matériau filmique ; "Dream
Work" renvoie aux débuts du cinéma davant-garde, notamment à Man Ray et
Dziga Vertov. Pour faire deux jeux de mots, par rapport à Vertov je serais
" lhomme sans caméra " et par rapport à Man Ray je serais
" the Ray Man " (en référence à ma méthode de montage)! (rires)
- Il y a beaucoup de surimpressions dans les deux derniers films, des surimpressions très
irrégulières, tremblantes.
Depuis "Freeze Frame", jai toujours aimé les surimpressions. Jaime
la structure verticale. Cest sûrement stupide, mais je suis très peu intéressé
par la structure horizontale. Cest aussi une question de poétique. La structure
verticale condense plusieurs façons intenses et simultanées dexprimer une chose.
- La plupart de vos films ont un contenu érotique assez évident. Et vous utilisez
souvent la technique de limage par image. Au niveau de limpact, il y a
vraiment un lien très fort entre cette forme et ce contenu.
Tout à fait daccord. Il y a aussi pas mal de désir dans le fait de toucher et
dexplorer le matériau filmique, comme un enfant jouerait avec son jouet préféré,
en le manipulant, à la recherche de quelque chose
Jusquà le détruire.
- Par le passé, lavant-garde autrichienne a souvent misé sur la provocation et
lagression du spectateur (au cinéma mais aussi ailleurs, dans le domaine de la
performance par exemple). Cette attitude avait des motivations politiques.
Aujourdhui, la situation politique en Autriche semble aussi critique, pourtant cette
provocation na plus court.
Cest une question complexe... Les cinéastes de lavant-garde autrichienne
classique, celle de la seconde génération - Valie Export, Kurt Kren, Ernst Schmidt Jr. -
pratiquaient la provocation dans un environnement vraiment conservateur, où il
était possible de vraiment provoquer. La fin des années soixante fut probablement
le dernier moment où lon put vraiment provoquer par la biais de la culture. Et par
la suite, la société na plus tellement changé. Il est devenu beaucoup plus
difficile de provoquer avec des films. Mais dans un sens, il me semble totalement stérile
denvisager le provocation comme une fin en soi. Limportant, cest
davoir une visée politique claire : vouloir changer quelque chose.
Aujourdhui, si je voulais être directement politique, je ferais un film
documentaire. Je nutiliserais pas le langage cinématographique de
lavant-garde. Dune certaine manière, une approche de ce type me semblerait
ridicule. Jai vu des films réalisés contre le nouveau gouvernement autrichien
dune naïveté incroyable, utilisant des images de défilés et de manifestations
montées et retravaillées à la façon de Martin Arnold. Ce nétait ni
davant-garde ni politique, cétait seulement ridicule. Je ne sais pas à qui
cela peut sadresser
Il y a donc deux approches possibles : soit le
cinéma documentaire (Egon Humer, par exemple, réalise des films
fantastiques) ; soit la pensée dAdorno, selon laquelle lartiste serait
politique avant tout en se concentrant sur son propre matériau. Schönberg, sur qui
Adorno a beaucoup travaillé, est politique car il a créé quelque chose qui est en soi
si cohérent et si logique quil ne peut être pris pour autre chose. Dans le
système capitaliste, tout est échangeable en termes dargent. Rien ne vaut pour
soi-même. Le cinéma et la musique produits par lindustrie sont faits pour être
vendus ; et peut-être pour procurer un certain type de sensation, mais cela fait
partie du jeu, cela ne crée aucune friction à lintérieur du système capitaliste.
Et le capitalisme est très souple : quand une nouvelle expression émerge de
lunderground, il ne faut pas six mois à lindustrie pour la récupérer et
lintégrer. Dun autre côté, certains types de films, de musiques ou
dautres formes artistiques sont si rigoureux et si logiques quils ne font pas
partie du jeu. Ou pratiquement pas : évidemment, le livre dAdorno est vendu
dans le cadre du système capitaliste - on ny échappe jamais vraiment - mais les
films en question ne passent pas à la télévision.
- Il y a quelques années, MTV diffusait des films de Len Lye entre ses spots
publicitaires.
Cest vrai. Et cest pour cette raison "décorative" que Len Lye ne
fut pas accepté par les fondateurs de lAnthology Film Archives de New York , lors des débuts de lorganisation. Comme dirait Adorno, il y a dun
côté les choses logiques en soi, de lautre le pur décor, sans contenu. Soyons
clairs : jaime beaucoup les films de Len Lye, mais il a travaillé au niveau
décoratif. Un autre exemple : hier Van Gogh dérangeait, aujourdhui il est
parfaitement décoratif. Cest un processus historique auquel on ne peut rien faire.
Mais on peut comparer la télévision et le cinéma davant-garde : la
télévision ne délivre aucun message ; le film davant-garde exige un effort
de compréhension. Cest comme sil disait à celui qui le regarde :
"Utilise ton cerveau pour me comprendre ! Sil ny a aucun dialogue
entre toi et moi (luvre dart), il ny aura aucune
compréhension !" Cest un affront au public. Prenez un film de Kurt Kren
et un spot publicitaire : en termes de montage, il ny a pas de réelle
différence. Mais si après la publicité vous savez quel dentifrice acheter, par contre
après le film de Kren vous nen avez pas la moindre idée ! Voilà
laffront, qui est encore une provocation.
- Vienne est célèbre pour sa tradition cinématographique expérimentale mais aussi pour
sa scène musicale électronique actuelle. Quels sont les liens entre cinéastes et
musiciens, par exemple entre Sixpack Film et Mego ?
Les échanges sont très intenses entre les deux scènes. Chez Sixpack, Norbert
Pfaffenbichler, Maia Gusberti, le duo reMi, Lia et dautres travaillent beaucoup avec
la scène musicale électronique. Ces gens essaient vraiment de dégager une esthétique
purement informatique, totalement autonome. Cest un exemple de collaboration.
Norbert Pfaffenbichler organise des événements "Austrian Abstract" dans toute
lEurope pour montrer ce travail. Cest vraiment la nouvelle avant-garde
audiovisuelle, qui na rien à voir avec une imitation du cinéma. 2
- Qui a composé la musique de la trilogie ? Elle est vraiment impressionnante.
Pour "LArrivée", le son est créé "live" par le passage
des perforations devant la lampe du projecteur (en fait, le film na pas de bande
sonore à proprement parler). Pour "Outer Space", jai créé la musique en
même temps que les images, selon la même méthode - optique - du stylo laser :
parfois le son est synchrone, dautres fois jai prélevé des fragments à
dautres endroits du film. La musique de "Dream Work" a été composée par
le compositeur iranien Kiawasch Saheb Nassagh, un de mes anciens étudiants, qui fait
entre autres de la musique électronique.
- Votre parcours est très proche de celui du musicien Christian Fennesz : après des
recherches expérimentales pures et dures, vous semblez tous les deux évoluer ces
derniers temps vers des formes plus accessibles, avec une dimension vraiment lyrique,
voire narrative.
Dans le domaine du cinéma davant-garde, lintégration déléments
narratifs est une nouvelle tendance aujourdhui, après le cinéma purement
structurel
Je ne connais pas personnellement Christian Fennesz mais cest un
très bon ami de Martin Arnold. Il faudra vraiment que je le rencontre ! En fait,
nous avons sans doute les mêmes racines. Je suis un grand amateur du travail du Groupe de
Recherches Musicales de lINA : Pierre Schaeffer, Pierre Henry, François
Bayle, Jean Schwarz, Bernard Parmegiani, Ivo Malec, etc. Jadore cette musique, et
surtout les expériences électroniques des années septante. Quand je vivais à Berlin,
jen écoutais énormément. Jai découvert cette musique par hasard. Un soir,
en rentrant chez moi, jai allumé la radio : cétait Musique-Promenade
de Luc Ferrari. Immédiatement, jai pris une cassette pour lenregistrer. Il
ma fallu six mois pour trouver le disque. Cette musique ma beaucoup inspiré
en tant que cinéaste. Jai essayé de travailler de la même façon. Cest la
raison pour laquelle jai parfois utilisé certains morceaux de ces compositeurs
comme bande-son. Pour "Tabula Rasa" par exemple, jai utilisé une
uvre de Parmegiani, Stries. Mais je naurais pas utilisé un morceau de
Luc Ferrari, car sa musique est trop narrative, elle raconte déjà une histoire. Cela ne
marcherait pas. Néanmoins, je pense quil serait très intéressant dessayer
de faire un film avec Musique-Promenade
Luc Ferrari : voilà doù
je viens !
Interview par Xavier / Paris, novembre
2001
Cinémathèque
du film expérimental, fondée en 1970 par Jonas Mekas et Paul Adams Sitney. >> site Anthology
film archives
Dautres
collaborations ont eu lieu : Christian Fennesz a composé la musique dun court
métrage de Gustav Deutsch, "Tradition ist die Weitergabe des Feuers und nicht die
Anbetung der Asche" (" La tradition est le legs du feu et non
ladoration des cendres " - le titre est tiré dune citation de
Gustav Mahler -, une commande pour le Musée du cinéma viennois dirigé par Peter Kubelka
datant de 1999), tandis que le label américain Apestaartje sest intéressé
récemment au cinéma expérimental autrichien en sortant une compilation de
"remixes" (par Fennesz mais aussi quelques non Autrichiens, comme Pimmon et
Steve Roden) de la bande-son dun film de Martin Arnold, "Alone, Life
Wastes Andy Hardy" (1998). >> site
apestaartje
>> site Peter
Tscherkassky
>> site
Sixpack (distributeur de ses films)
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