A lautomne 2000, avec lalbum "Circunscrita" - sorti sur
le label suisse Namskeio et distribué en Belgique par (k-raa-k)3 - nous
découvrions avec ravissement les drones hypnotiques de David Maranha. Une musique
organique, énigmatique, presque chamanique jouant de la complémentarité sonore
dinstruments chauds tels que le violon, lharmonium, la contrebasse,
lorgue Hammond
Notre curiosité aiguisée, nous découvrions les autres
disques du musicien portugais - compositions pour piano préparé, verres de cristal,
orgues déglise ou orgues électriques sortis sous son propre nom ou avec son
groupe, Osso Exotico.
Début mars à Hasselt, David Maranha donnait un des concerts les plus impressionnants du
festival (k-raa-k)3 : un entêtant duo dorgues électriques,
continuum sonore de 42 minutes, entre lorage magnétique et la musique de transe.
Quelques minutes plus tard, nous en profitions pour lui poser quelques questions.
- Ma première question était simplement de savoir quelle différence vous établissez
entre Osso Exotico et David Maranha vu quil y a régulièrement les mêmes
participants sur des disques sortis sous les deux noms différents.
David Maranha: Osso Exotico a été fondé par Bernardo Devlin, Antonio Forte - un
batteur-, mon frère (André Maranha) et moi. Après quelques années Bernardo sest
mis a jouer sa propre musique et nous avons continué sous le même nom avec dautres
personnes. En fait quand je commence une composition je décide assez vite si elle est
plutôt pour Osso Exotico ou pour moi.- Pour Osso Exotico, vous travaillez plutôt
comme un groupe, au sens "rock" du terme, où les morceaux naissent au cours de
répétitions ou plutôt comme des compositeurs qui apportent des compositions toutes
faites aux autres membres du groupe ?
On ne répète pas beaucoup! (rires) Généralement, quelquun a une idée, essaye
dabord de la développer seul puis la soumet aux autres en leur laissant de la place
pour leurs apports. Les autres laident à finir, à peaufiner la musique. Il y a
comme un compositeur pour chaque morceau mais cela ne veut pas dire que le reste du groupe
nintervient pas. Je crois quon entend les différentes personnalités quand on
écoute attentivement nos disques et je trouve ça plutôt positif de sortir des musiques
assez différentes sous un même nom. Cela ne me pose pas de problèmes.
- Et quand vous jouez en concert un morceau considéré comme fini, continue-t-il à
évoluer ou est-il plutôt figé ?
Déjà, quand on compose on ne se préoccupe pas vraiment de savoir si le morceau pourra
être joué live ou pas. Cest une des raisons qui expliquent pourquoi on ne donne
pas trop de concerts. Généralement, on se met plutôt à préparer un concert
lorsquon en reçoit la proposition. On nessaye pas dadapter des musiques
existantes. Ca nous intéresse plus de commencer à zéro, tant pour un concert que pour
un disque. On a toujours travaillé comme ça
Jusquici.
- Avant de commencer le groupe, avez-vous suivi des cours de musique, de solfège,
une académie?
Non, pas du tout. Ni moi, ni aucun des autres membres qui ont travaillé avec Osso
Exotico. Moi jai juste eu quelques leçons particulières de violon. Jai
acheté quelques livres à propos de lécriture musicale, des partitions, etc
Mais je les ai décortiqué tout seul.
- Et vous faisiez déjà de la musique ensemble ton frère et toi, lorsque vous
étiez enfants ou adolescents?
Non, jai plutôt commencé à jouer de la musique avec Bernardo. On a eu plein de
groupes quand on avait quinze / seize ans.
Bernardo : Des groupes de lycée !
David : Mon frère avait des activités plutôt non-musicales! Il nous a rejoint en
1989 quand on a pris le nom Osso Exotico.
- Vous utilisez des instruments très différents et des sons très contrastés,
allant de verres frottés aux orgues déglise. Comment approchez vous cette
diversité dinstruments ?
Ce nest jamais une approche motivée par la technique. Cest plutôt le plaisir
dexpérimenter des sons très différents. Souvent il sagit de trouver le son
qui se rapproche le plus possible de celui que nous cherchons pour une nouvelle
composition. Dans le cas des orgues ["Osso Exotico VI - Church Organ Works" /
Sonoris], ca venait dune proposition, dune opportunité. Cela permettait
dessayer de nouvelles idées, de se motiver à composer de nouvelles pièces.
Malgré tout, malgré cette diversité, je crois que les auditeurs reconnaissent la
musique comme étant la nôtre.
- Souvent les instruments ne sont pas immédiatement reconnaissables. Par exemple si
on fait un "blind test" avec "Piano supenso" [Sonoris], il nest
pas évident que les auditeurs reconnaissent le piano comme étant la source sonore
Je préfère quand même que les sons soient reconnaissables. Je ne suis pas un fan des
effets et des traitements sonores. Dans le cas de "Piano suspenso", plus
quun disque de piano, cest un disque où des moteurs produisent des sortes de
drones en faisant vibrer des cordes de piano. Ce nest pas du piano orthodoxe.
- Je trouve quand même que sur "Circunscrita" [Namskeio], les sons
produits par les différents instruments se fondent un peu les uns dans les autres. Ils
sont très proches et interfèrent. A certains moments, ils ont leur propre identité mais
parfois il ne sont plus quun élément dune sorte de collectivité sonore.
Linstrument particulier a lair de seffacer au profit du son global.
Pour moi, les instruments que jutilise sont très importants. Cest un choix
réfléchi, ils ne sont pas interchangeables. Mais cest vrai que sur ce disque les
timbres sont très similaires et quil y a ce va-et-vient entre similitude et
distinction.
- Sur la pochette du disque il est conseillé de lécouter à très haut
volume sonore.
Ca dépend des musiques mais des pièces comme "Circunscrita" ou celle que nous
avons proposée aujourdhui doivent être jouées très fort pour vraiment se
révéler entièrement. Il y a un point idéal. En même temps, si le son est vraiment
trop fort, il y a trop de distorsion et on ne distingue plus certains éléments qui
demandent à lêtre.
- A lopposé, on trouve sur votre site la présentation d "Opera para 4
vozes", une très belle installation sonore qui utilise une section de tronc
darbre, de leau et des woofers soumis à des sons à très bas volume
Bien que les médias ne soient pas les mêmes, je ne pense pas vraiment les installations
différemment des compositions. Linstallation que tu mentionnes a été présentée
à New York, dans le loft de Phill Niblock, grâce au soutien de deux fondations
portugaises. La question du volume est assez simple : à fort volume, les membranes
des haut-parleurs vibrent trop intensément et projettent leau à 20 ou 30 cm au
dessus de la surface du rondin. Ce nétait pas leffet que je recherchais. Je
voulais que ça soit plus doux, quil ny ait quune petite oscillation à
la surface de leau. Il y avait aussi un spot qui éclairait la surface de leau
et qui se reflétait sur un mur. Je voulais quon puisse voir la projection de ces
ondulations.
- Dans tes installations tu sembles souvent combiner le son et limage. Pour
"Espelho",
tu utilisais la projection vidéo
Cest une installation assez simple que jai présentée à Paris en 1999, je
crois. Comme "Opera", elle utilise aussi en un woofer posé horizontalement qui
fait vibrer une surface deau. Limage dune corde de piano est projetée
à la surface de leau. Quand la corde est percutée, son image disparaît parce que
le son produit fait vibrer leau via le haut-parleur. Après quelques minutes,
leau revient à son état déquilibre et limage de la corde redevient
visible.
- Je reviens à tes disques. Sont-ils plutôt enregistrés live ou comportent-ils du
travail de montage ou de mixage en studio ?
Les disques ont toujours été enregistrés en studio. Jai mon propre studio à la
maison. Jusquici on enregistrait sur un Tascam 8 pistes mais depuis peu on
enregistre directement au moyen de lordinateur. Mais jutilise
lordinateur de manière assez rudimentaire, presque comme un enregistreur, sans
beaucoup deffets. Il y a des compositions qui ne peuvent être jouées live, par
exemple par le fait que je devrais jouer simultanément plusieurs voix de leur partition.
- Le morceau que vous avez joué aujourdhui me rappelait "Four
Organs" de Steve Reich.
Jaime beaucoup ce morceau mais je crois quil y a quand même des différences
dans le processus de composition et dans les sons utilisés. Ma composition est pas mal
basée sur la distorsion alors que celle de "Four Organs" est plus cristalline.
- Quels sont les musiciens qui tont profondément marqué, qui ont changé par
leurs disques ou leurs concerts ta manière dappréhender la musique ?
Je nai pas envie de citer des noms. Je nécoutais pas la même chose quand
javais seize ans quil y a deux ans. Ca va du jazz à la musique contemporaine,
au rock
Peut-être quaujourdhui je réécoute plus ce que
jécoutais adolescent ! (rires) Mais savoir quels musiciens jaime
naidera en rien le lecteur à écouter ma musique. Beaucoup de gens me disent
quils trouvent ma musique proche de celle de Tony Conrad. Cest vrai que
jaime bien ce quil fait mais il y a tant de choses musicales et non musicales
(dans les arts plastiques par exemple) qui, consciemment ou non, interviennent... Je
nen sais pas grand chose moi-même.