Vous
avez commencé les deux types dactivités (dune part, manipuler et enregistrer
les sons et dautre part, vous occuper du label) en même temps ?
Non. Je travaillais déjà le son depuis pas mal de temps.
Alejandra: Au début, le label nétait quun moyen afin de proposer notre
propre musique au public. Aujourdhui nous sortons aussi des disques dautres
musiciens et nous faisons une différence entre Lucky Kitchen et nos projets musicaux.
Quand vous faisiez votre musique mais naviez pas encore fondé le
label, imaginiez-vous que vous puissiez sortir vos enregistrements sur dautres
structures ou nenregistriez-vous vos sons que pour vous-mêmes ?
Aeron: Initialement, on ne faisait que développer notre musique sans penser à la sortir.
Ca nétait pas très bon. Cela correspondait à ce que font tous les musiciens
lorsquils débutent. On cherchait non pas à recréer ou à imiter ce que existait
mais à mettre en place quelque chose de personnel. Certains trucs étaient bons,
dautres pas du tout. Cest alors quon a commencé à sortir notre musique
sur des supports "faits main" : des cassettes, surtout.
Alejandra: On les a envoyées à des labels et à des galeries dart. Et personne
na répondu
Aeron: Sur à peu près deux cents envois on na pas reçu une réponse! A cette
époque, il y avait tellement de mauvaise musique qui sortait à New York et quon
retrouvait partout dans la ville quon a décidé, en réaction, de créer notre
propre label. On a commencé par des CD-R, puis des vrais CD et des vinyles.
Lintérêt du troisième larron pour le projet sest un peu émoussé et on a
continué à deux.
Cest important pour vous, aujourdhui, dêtre actifs aux
différentes étapes de lactivité musicale: la manipulation du son,
lenregistrement, le label, le design des pochettes, lécriture sur la
musique
Alejandra: Tu sais, la musique cest notre occupation à temps plein alors on se
sent bien dans cette manière de procéder. On a tous les deux étudié les arts
plastiques et à lécole on nous habituait à, parallèlement, faire de lart,
étudier lhistoire de lart, y réfléchir, écrire à ce sujet... Du coup,
cela nous semble normal de procéder de manière semblable par rapport au son et à la
musique.
Cest peut-être habituel dans le milieu des arts plastiques mais ça ne
lest pas dans le milieu musical. Quand on visite les sites Internet de musiciens,
très souvent ils ne sont que promotionnels ; il est rare quils osent p.ex.
sexposer en écrivant au sujet de la musique des autres
Personnellement, je me vois comme une musicienne, pas comme un écrivain mais je ne
crois pas quil faille être un écrivain pour communiquer ses idées sur la musique
(tant celle des autres que la sienne).
Aeron: Il sagit de ne pas se contenter de choisir une profession - ou un média - et
dy rester
Quand tu apprends à faire quelque chose, que ce soit apprendre à
utiliser un programme, apprendre à dessiner, à jouer de la guitare, à produire du
son
lidée cest de persévérer, de pousser cet apprentissage un peu
plus loin. La technique compte un petit peu, mais cest surtout lidée qui
importe. Le médium ne compte pas tant que ça: lidée peut se réaliser à travers
nimporte quel médium que tu choisis. Si tu te donnes la peine den apprendre
quelques-uns
Tu sais, on a pris quelques années à faire ce site. Au début notre
ami a pris trois mois pour mettre en ligne une page avec le titre dun disque et le
scan de sa pochette! On se disait que ça devait vraiment être très difficile à
réaliser puis, quelques mois plus tard, on sest rendu compte à quel point
cétait facile. Quand tu as appris comment le faire, cela devient une autre manière
dexprimer tes idées.
Alejandra : La différence réside peut-être là: nous considérons le son comme un
médium pour dire des choses. Nous ne nous intéressons pas au son pour le son. On
pourrait très bien choisir de sexprimer par le dessin, lécriture ou une
installation
On se rapproche dune de mes autres questions: nest-ce pas
regrettable que lon vous catégorise comme " duo de musique
électronique " alors que cette étiquette névoque que linstrument,
loutil sonore mais ne dit rien sur votre attitude, votre état desprit
Aeron: Oui, effectivement
Hier soir jai entendu sur FM Brssl un extrait de linterview que vous
aviez donné à Karen et Wendy où vous opposiez les musiques "Waaow!! Uuh??" et
les musiques "Uuh?? Waaow!!". Vous pouvez en dire un peu plus ?
Alejandra: Très souvent, dans beaucoup de domaines, on a dabord une réaction
de "Tiens, comme cest bizarre
" puis on nous donne la
solution. Le film hollywoodien par exemple fonctionne comme ça. Il y a le problème puis
la solution. A la fin, le tout se referme.
Aeron: Il y a une explication simple: "Ce nest pas un fantôme, cest
juste un drap". Nous trouvons que linverse est plus intéressant : "Ce
nest quun drap ! (
) Mais, si cétait un fantôme ?".
Est-ce que cela se relie à votre théorie sur les formes féminines et
masculines de pratiques musicales ?
Alejandra: Il sagit en tout cas déquilibre entre des formes opposées de
musique. Il y a des musiques très agressives qui viennent vers toi et dautres qui
tinvitent plutôt à aller vers elles. Nous cherchons continuellement
léquilibre entre le "donner" et le "recevoir". La plupart du
temps, la musique bruitiste improvisée est très masculine. Nous croyons aussi que la
musique électronique est dominée par des pratiques masculines.
Aeron: Nous ne cherchons pas le statement ou laffirmation. Plutôt que de
dire "Ceci est du bois" [Aeron montre la table
] ou "Ceci
nest pas du bois" [
et le cendrier] il est plus intéressant de
soulever des questions comme "Mais quel genre de bois est-ce ?" ou
"Peut-être que ceci est du métal auquel ils ont donné laspect du bois".
Il sagit de mettre en branle une série dautres pensées, partir de quelque
chose en espérant que
En musique, en arts plastiques ou au cinéma voyez-vous dautres personnes
qui développent ce genre de qualités dans leur travail ?
Aeron: Je crois quil y a beaucoup plus de cinéastes que de musiciens qui sont
capables de faire ce genre de choses. La musique me parait pas très bien dotée pour ce
genre douverture et de dialogue entre la forme et les idées.
Et parmi les musiciens quelles exceptions voyez-vous, alors ?
Je crois quAlku travaille sur ce genre de questions. Goodiepal aussi. Parfois
Mego
Mais pas souvent
Alejandra: Klangkrieg.
Aeron: Finalement, il y en a quand même pas si peu que ça
Accepteriez-vous quon présente la plupart des disques de Lucky Kitchen
comme des albums concepts ?
Aeron: En tout cas, le mot apparaît régulièrement pour évoquer nos productions. Je
me souviens davoir dit il y a quelques années à une amie de luniversité que
je voulais faire des albums concepts
Elle a rigolé parce que le terme a acquis une
telle connotation négative !
Effectivement ! Quelle différence voyez-vous entre vos albums concepts et
ceux des années septante ?
Cest peut-être juste une histoire de goût. De mauvais goût et
déventuel bon goût. On na jamais vraiment écouté ce genre de trucs qui ont
du apparaître dans un milieu tel que les banlieues blanches du Michigan, je crois.
Cest vraiment un autre monde.
Alejandra: Peut-être que la différence cest que nos disques ne sattachent
pas à des concepts froids. On y met beaucoup de sentiments.
Quand vous proposez à dautres artistes de participer à ce genre de
projets, ne les manipulez-vous pas en les forçant à rentrer dans cette grille ?
Aeron: On peut dire "manipuler" mais aussi "inspirer". La
contrainte procède souvent ainsi.
Il pourrait quand même y avoir un risque, même dans vos " albums
concepts ", que lidée de départ devienne plus importante que le
résultat, que la musique
Une fois de plus, je crois quil sagit déquilibre. Ce que tu dis est
fréquent en arts plastiques: dans lart conceptuel, la forme nest rien. La
forme est une perte de temps, seule lidée est importante. Je considère
personnellement que le meilleur art conceptuel est celui qui nest pas réalisé, qui
nexiste que sous forme écrite. On na pas lobjet et ne peut que
limaginer, y réfléchir. Jespère que de notre côté, en 35 ou 60 minutes on
suscite des questions qui amènent lauditeur à jeter un autre regard sur le sujet
du disque. Lamour, cest un concept stupide et flou. Mais il y a tant de
sous-idées reliées à ce concept: lamour sexuel, lamour déviant,
lamour pour ses parents, lamour pour son pays
Puis, il y a toutes les
chansons damour. Ce nest quun point de départ qui permet de commencer
un dialogue, une communication.
Ce que vous allez faire ce soir manipuler les sons et jouer avec des
musiciens traditionnels mauritaniens et kurdes ressemble presque à un
"concert concept"
Cela se présente comme une sorte déquivalent live
dun de vos disques. Cest la première fois quon vous propose ce genre de
choses?
Aeron: Chaque fois quon joue, on essaye davoir une sorte de concept mais
cest la première fois quon joue avec des musiciens traditionnels présents en
chair et en os sur la scène.
Alejandra: Et ça nous fait un peu peur !
Le concert équivalent à Kortrijk ne sest pas bien passé hier?
Aeron: Non, ça va. Il y a eu quelques problèmes inévitables. Mais ça sest
finalement mieux passé que ce quon imaginait. Il est évident que cela ne nous
intéresse pas dintervenir pour détruire leurs chansons. Nous ne voulons pas non
plus être sarcastiques, violents ou essayer de paraître plus finauds. Nous choisissons
plutôt dêtre très calmes, discrets et respectueux de ce quils font. Du
coup, il y a le danger de glisser vers une sorte de son "new age" ou vers le
genre de prétention des albums concepts quon évoquait il y a quelques minutes.
Finalement, la conclusion est à nouveau que tout cela est une question déquilibre.
Il faut quil y ait un peu de bruit et un peu de silence, un peu de pensée et un peu
de sentiment
Alejandra: Hier, on a vraiment essayé de laisser assez dair pour que tout le monde
puisse respirer.
Aeron: Lidée est de mettre en place une situation où le public et nous-mêmes
réfléchissons au fait que la distinction entre musiques acoustique et électronique
nest pas si importante.
Alejandra: Pour nous, notre musique est folk. Même sans que nous ayons à utiliser les
sons dautres musiciens étiquetés comme "folk". Notre musique EST folk.
Aeron: Cest tellement facile de manipuler un son. [Aeron lève les yeux vers la
décoration de la Fleur en papier doré] Les dadaïstes ont fait ça il y a si longtemps.
Pour nous ce nest pas vraiment la source qui compte mais plutôt lobjet final
ou, encore plus, le processus, le temps passé à y travailler.
Quand vous avez commencé à enregistrer et à archiver des musiques
traditionnelles, étiez-vous influencés par de grands archivistes de la musique folk
américaine comme Harry Smith ou Alan Lomax?
Aeron: Je ne connais pas très bien le travail dAlan Lomax. Je sais juste que
pas mal de gens le citent lorsquils parlent de ce que nous avons fait récemment.
Bien sûr, il est évident que ces personnes ont eu une influence énorme sur la culture,
par exemple en ce qui concerne la radio aux Etats-Unis où il y a des émissions
consacrées à ce genre denregistrements de terrain, dapproche documentaire de
la musique. Je suis persuadé que tous les gens actifs aujourdhui dans ce genre de
domaines ont beaucoup appris des pionniers, du Smithsonian Institute etc
Alejandra: Je crois quand même que notre approche des musiques de la Rioja était assez
différente de celle de Harry Smith par exemple.
Aeron: Chez nous, il ny a pas lidée de faire un travail scientifique. On est
dans la subjectivité plutôt que dans lobjectivisme.
Alejandra: Je crois que Harry Smith sélectionnait les musiciens les plus doués alors que
nous avons souvent privilégié les enregistrements de gens saouls au café sur ceux de
musiciens plus performants sur une scène avec une sono.
Aeron: Nous avons sélectionné les meilleurs enregistrements mais par rapport à nos
critères subjectifs, à ce que nous ressentions et aux situations denregistrement.
Ce qui sest passé pour nous, ce jour précis dans ce village précis compte
beaucoup. Le choix néquivaut pas nécessairement au fait de retenir les meilleurs
musiciens et la qualité de lenregistrement nest pas toujours optimale.
Alejandra: La relation des gens avec leur environnement était vraiment fondamentale.
Parfois, lécho dans une vallée et le son des cloches des églises environnantes ou
bien des sons plus urbains comme la circulation automobile. On voulait réagir par rapport
au fait que la plupart des enregistrements de musique traditionnelle coupent le musicien
de son environnement en lamenant dans un studio. A nos yeux, si un chanteur est au
café, cest important quon puisse entendre quil est au café.
Donnez-vous toujours une copie du disque aux musiciens qui y
apparaissent ?
Aeron: On essaye. On en distribue pas mal mais assez souvent on enregistre dans des
fêtes de village où il y a vraiment des centaines de personnes
Alejandra: Alors on donne un exemplaire aux différents groupements et associations qui
soccupent de ce genre dactivités. Et, bien sûr, aux musiciens individuels
que nous pouvons retrouver.
Et ces musiciens réagissent ?
Aeron: Je crois que la plupart dentre eux pensent que nous sommes des gamins
amateurs un peu farfelus. Ils ont lair de croire que nous procédons de la sorte
parce que nous navons pas accès à des studios denregistrement et que nous ne
pouvons pas nous payer un micro sur une perche avec une grosse touffe de fourrure au
bout
[rires]
Alejandra: Mais ils sont quand même contents de sentendre sur le disque et de
reconnaître des sons de leur village ou de celui de leurs parents. Beaucoup de gens ont
quand même dit que cétait un bon documentaire sur la région et que cela leur
remémorait pas mal de choses.
Et réagissent-ils au montage, aux choix que vous faites, aux autres
musiciens présents sur le disque ?
Oui, oui, ils réagissent morceau par morceau
Et ils se demandent pourquoi on a
gardé le feedback sur lenregistrement de ma grand-mère. Ils nous disent "Vous
ne savez pas quon fait des programmes qui permettent déliminer ce genre de
sons ?".
Vous enregistrez sur MiniDisc ?
Aeron : On utilisait un MiniDisc mais maintenant on utilise plutôt un DAT et une
caméra vidéo. Lun de nous prend le DAT, lautre le caméscope.
Je voudrais revenir à vos activités décriture sur votre site
Internet et au titre de cette rubrique : " This Land Is Your
Land ". Y a til un rapport avec la chanson de Woody Guthrie ?
Aeron: A nouveau, nous espérons que le choix de ce titre implique des questions chez
le lecteur. Tout dabord, il y a un rapport avec lidée de paysage. Notre
travail a presque toujours une dimension géographique. Où nous sommes, où nous vivons,
où nous voyageons
This Land Is Your Land est aussi une sorte dhymne de
fierté pour les Américains mais à lorigine cétait une "protest
song". Il y a donc a nouveau ce dialogue entre ce que lartiste donne et ce que
les gens prennent. La phrase est très forte, sonne bien mais le "statement"
reste un peu flou.
Alejandra: Et cest à la fois critique et appréciatif. Il y a ça dans la chanson
qui peut être interprétée comme une chanson de solidarité
Tout le monde est
le bienvenu dans ce pays mais
ils ont tué tout le monde pour le construire, ce
pays!
Aeron: Nos textes essayent aussi de marier la célébration à la critique.
Interview par Gloria et Philippe
Bruxelles / octobre 2001