chronique


DIVERS

"EL FORMATO IS THE CHALLENGE"

CD-R / 26 titres

(Alku, 2000)


WOBBLY "REGARDS"

mini CD-R / 14 titres / 19 min

(Alku, 2001)


> interview alku / evol / opopop
>> site alku



Si vous vous demandez quelle est la musique que les détectives mettent dans leurs dictaphones quand les suspects qu’ils poursuivent discrètement leur laissent un moment de répit, je suis presque certain que la réponse se trouve parmi les productions du label Alku. En ce moment même un agent fatigué écoute peut-être une des microcassettes que les Barcelonais ont sorti dans l’anonymat le plus strict. Ce n’est pas un hasard si elles sont emballées dans des sachets en plastique comme les pièces à conviction d’un crime. Il est aussi possible que ledit détective ne dispose pas d’un enregistreur digne d’un support si particulier. Alku a déjà apporté une solution claire et efficace à ce problème en jouant sur la diversité des formats et des supports sonores.
Néanmoins, il serait pour le moins réducteur de croire que l’intérêt de leur démarche se mesure au diamètre de leurs cédé-héres. Du point de vue de la création musicale - qui est en fin de compte l’aspect le plus important - ils compilent toutes les manières possibles de détourner, de salir et de pervertir les softwares. Cet aspect est clairement mis en avant dans le titre de leur compilation "El Formato Is The Challenge". Dans cette entreprise, quelques figures reconnues du petit univers des musiques aventureuses et modernes (Alejandra & Aeron, Felix Kubin, Chicks on speed, Kit Clayton, Erik Minkinnen …) utilisent comme filtre créatif des programmes de software graphique, de traitement de texte ou de scanner. Cette expérience révèle encore un autre détournement: celui de l’identité de l’artiste, puisqu’au final, aucune pièce ne laisse entrevoir le moindre trait de style propre à son géniteur.
L’autre élément qui enrichit l’aventure expérimentale d’Alku est le hasard. C’est lui qui fait que, par exemple, certaines plages qui durent à peine quelques secondes paraissent devenir les parties constituantes d’un morceau plus long ; on peut écouter de cette façon les trois premières pièces du disque proposées respectivement par Blix, Russell Haswell et Joel Angthorne. En effet, dans "El Formato Is The Challenge" la combinaison des matériaux sonores avec une interface inhabituelle produit un résultat, qui n’est pas seulement imprévisible pour l’auditeur (qui pourrait s’attendre à retrouver les sons caractéristiques des artistes participants), mais aussi pour ses créateurs. On n’est pas loin de ce qu’on définit comme musique générative, c’est-à-dire des sonorités qui sont le résultat de la combinaison d’un instrument conçu pour fonctionner sans aucune intervention humaine avec une source d’énergie permanente et irrégulière (cela peut être le vent, un courant d’eau, le feu, une prise électrique, etc...). Ces forces sont aussi chaotiques et incontrôlables que les filtres informatiques utilisés dans la conception d’un album comme celui-ci. Le travail d’Alku se rapproche, tout en étant plus domestique et artisanal, de la démarche de Markus Popp et des albums issus de son projet "Oval / Process".
Même si nous croyons que l’irrégularité est un des charmes de ce disque, il nous paraît peu cohérent d’affirmer que toutes ses plages sont d’un intérêt artistique similaire. Les découvertes de cet album se nichent surtout dans les battements presque dansants de Esray de Kit Cayton ou dans le petit orchestre de rongeurs imaginé par Arg et ses Muchas chinchillas.
Un autre trait distinctif des productions Alku est le sens de l’humour. Aucune de leurs "découvertes" ne peut échapper à cette véritable règle d’or. Nous savions à quoi nous attendre quand le mini-cédé-hère de Jon Leidecker, alias Wobbly, est arrivé dans nos mains. Cet enfant joueur et ancien collaborateur de People Like Us, de The Jet Black Hair People et de Blectum from Blechdom habite Juniper, une très étrange planète qui a la forme d’un appartement situé quelque part à San Francisco. En effet l’univers de Wobbly est très singulier. Sa musique s’écarte de toute convention à la mode ou de tout air du temps. Il nous importe dès lors peu de savoir si elle se trouve à l’arrière ou l’avant-garde.

En français, le pseudonyme de Jon Leidecker veut dire "changeant" ou "variable" Cette auto-définition est particulièrement d’à-propos sur les plages de "Regards". Ce cédé-hère de trois pouces est composé de quatorze miniatures, qui en dix-neuf minutes mélangent une multitude de genres musicaux. Se servant d’une vingtaine des références hétéroclites (parmi lesquelles on trouve entre autres Messiaen, The Residents, Xenakis, John Coltrane, etc...), Wobbly réussit à produire un disque extrêmement cohérent qui combine l’électronique dansante et accessible avec une démarche plus expérimentale et aventureuse. Jonglant ainsi avec plusieurs sources Wobbly laisse quand même entrevoir un style singulier qui lui est propre et qui justifie largement ses ambitions intergalactiques.


David / octobre 2001