chronique

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DIVERS:

"FIT FOR KINGS II:
A COMPILATION OF PERIPHERAL NEW ZEALAND MUSIC"
dble LP ou CD / 65 min

(Crawlspace, 2001)


>> site crawlspace
























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peter king dans son atelier de gravure



"Les territoires ne sembleront périphériques qu’à ceux qui sont convaincus de l’existence prééminente d’un centre. Les arpenter c’est se donner la chance de croiser des hommes qui sont souverains dans leur propre royaume."
[1]

Contexte: "Always strive to sketch a broad area of knowledge, rather than to map a part of it in detail(...)" [2]
Ne vous attendez pas ici à un ensemble de chansons issues du très riche répertoire pop néo-zélandais. Si vous êtes plutôt un habitué des laptops et autres machins équivalents, vous trouverez ici une musique relevant d’un niveau d’abstraction comparable mais d’une qualité inégalable parce que, primo, résultat entier de la pratique d’êtres humains (pas nécessairement musiciens, le contraire étant même encouragé) avec des instruments (de musique, électroménagers, acoustiques) et, secundo, se situant en aval d’un courant qui prend sa source à la fin des années quatre-vingt avec des formations prolongeant la lignée des groupes Flying Nun, provenant de la pop comme Bailter Space ou du punk / no wave décalé comme Dead C. Dans cet esprit, le chanteur-guitariste de ce dernier groupe, Bruce Russel créa le label cassette Expressway, qui devint Insample puis enfin, quelques années plus tard, Corpus Hermeticum. Si ce label manque aujourd’hui un peu de souffle, étant peut-être devenu une institution pour intellos, l’avant-garde ayant pris le dessus sur l’underground, il a été la figure de proue d’un mouvement qui a généré des groupes légendaires tels que Thela, Omit, Surface Of The Earth, Gate ou A Handful Of Dust (groupe unissant Bruce Russel et Alastair Galbraith). La compilation "Le Jazz Non" sortie en 1996 sur ce label est considérée d’une importance équivalente à celle qu’eut "No New York" pour la scène No Wave à la charnière des années septante et quatre-vingt. Au fil des années, le courant néo-zélandais éclaté s’est constitué une famille de labels parmi les plus intéressants comme Metonymic (label de Peter Stapleton de A Handful Of Dust, Rain, Flies Inside The Sun.. à faire rougir de spontanéité les firmes de jazz les plus sophistiquées) ou le prestigieux label ambient Sigma Editions. Fondé par deux ex-Thela, ce label abritant des artistes présents sur la première compilation "Fit for Kings" tels que Rosy Parlane ou Parmentier a découvert Vladislav Delay (alias Conoco alias...) un des fers de lance de la hype électronique minimaliste associée au "Clicks & Cuts" du label allemand Mille Plateaux. Aujourd’hui, l’esprit est perpétué également par toute une lignée plus jeune et plus underground s’illustrant dans des structures indépendantes telles que Freedom From de Minneapolis (USA) ou Betley Welcomes Careful Drivers de Leeds (UK). Ce sont les prémisses de ce dernier courant qu’on retrouvait en 1997 sur la première compilation "Fit for Kings", pendant plus underground de la compilation "Le Jazz Non", affichant la liberté d’expression et la fluidité préalablement à toute rigueur formelle, l’unité résidant plutôt dans l’homogénéité d’un enregistrement proche d’un document ethnographique. Ces groupes font partie de la nouvelle génération d’improvisateurs néo-zélandais, ceux de la fin des années nonante, qui s’apparentent plus aux groupes les plus free de l’ancienne garde locale comme les géniaux Sandoz Lab Technicians. Ils s’appellent Armpit, Matt Middleton (The Aesthetics, Crude), Wytcist ou Birchville Cat Motel, ont souvent leur propre label (Root, C/Psi/P) et sortent leurs disques sur des structures étrangères telles celles déjà citées ou Giardia (USA), Ecstatic Peace (USA), 20City (Japon).

On explique que par son isolement géographique, la Nouvelle-Zélande semble inviter à un parcours créatif où toute extériorisation est mise au service d’une intériorisation primaire. C’est ce voyage vers l’intériorité que cette musique peut être fière d’avoir engagé, un voyage sans aucun retour en arrière possible. Bien que ceci puisse paraître sérieux - voire pompeux / prétentieux -, ce n’est jamais sans un esprit d’autodérision bien particulier que la démarche est entreprise: "la pratique de la philosophie ne pouvant être dissociée de l’humour – ceci étant d’autant plus efficace que n’apparaissant pas au premier abord"
[3]. Quoi qu’il en soit, toute suggestion atteignant l’imaginaire se révèle souvent d’une force insoupçonnée, comparable à celle du rêve qui nous réveille en pleine nuit. La puissance de cette musique semble alors plutôt relever d’un mystérieux pouvoir, celui d’initier, de frayer une voie d’accès à la terra incognita que tout homme porte en lui dans le secret de son être. Itinéraire d’intériorité, orientation vers un univers illimité et divin, il se veut d’échapper aux vicissitudes et aux morsures du temps, de la durée des hommes. Cette musique séduit l’homme sans possibilité de retour vers ce qu’il abandonne. Elle s’accorde à merveille avec une définition de la musique comme super-connaissance, échappant à la pensée et au discours. C’est cette expérience indicible qui est exprimée sous la forme de symboles ; le drone, la distorsion et le décalage semblant être des réponses exorcisant le bruit techn(olog)ique, la saturation d’information, le vide des stéréotypes. La magie humaine s’évertue à transformer le bruit en son, en musique, en éclatement des clichés. La géographie et l’histoire du pays néo-zélandais le situent à la limite d’un monde économique / centre d’information véhiculant tout un cortège d’illusions et de phantasmes par rapport auxquels la distance / frustration aide à constituer une appropriation / réponse bien singulière. A l’heure du tout instantané, la musique expérimentale néo-zélandaise, appelée aussi free noise, tente d’exprimer les déséquilibres en semblant nous dire qu’elle appartient au temps, tout en étant au-delà de ce qui s’effrite et se meurt: d’où sa nouvelle perspective, sa nouvelle vision, son nouveau langage. Dans un sens plus large, elle nous signifie que l’envers (de la terre) est aussi un endroit, le fond de l’âme pouvant aussi s’affirmer comme son sommet. Elle semble s’adresser aux parties les plus archaïques, les plus reculées (et les plus stables) de notre cortex cérébral, sanctuaire où explosent toutes les dualités.

Weku80.tif (3506 octets)Wheku80.tif (3506 octets)C’est à Peter King que l’on doit la création au milieu des années nonante de la maison de disques King records. Celle-ci, noble au sens pur du terme, s’efforce alors de documenter à moindre frais - et sur un support particulier - l’activité musicale des bidouilleurs sonores en tous genres poussant comme les moutons sur les collines de Nouvelle-Zélande. Les firmes pressant du vinyl n’existent qu’à l’autre bout de la planète et les seules usines à CD qui apparaissent en Australie ne permettent que de sortir un minimum de 500 exemplaires. Une machine est fabriquée par King qui permet de produire des disques de relativement bonne qualité, d’un format un peu plus grand qu’un 45 tours (8"), gravés (et non pressés à chaud) sur la matière de base du CD: le policarbonate. Le lathe cut est né. Les disques sont fabriqués à l’unité, en temps réel - chaque minute de musique impliquant une minute de gravure -, leur tirage est limité (entre 25 et 125 exemplaires), ce qui répond alors parfaitement aux ambitions locales des musiciens du label. Ceux-ci s’appliquent à soigner la présentation de leur disque de plastic en l’emballant dans de belles housses reflétant une esthétique qui leur est propre. Bientôt, par le succès grandissant de la musique expérimentale néo-zélandaise et la mise en commerce des valeurs DIY, le lathe cut devient un véritable objet de culte. Paradoxalement, ce support pauvre suscite l’engouement des freaks musicaux mais aussi de toute une série de collectionneurs snobs qui adaptent au format l’équation spéculative de la rareté. Aujourd'hui, il existe même un site non officiel de King Records qui propose une discographie des lathes cut et un groupe de discussion consacré à cet objet. Pour contrer l’inflation, la demande étant grande et l’offre réduite (les disques sont tous très vite épuisés), King records s’associe au label Crawlspace pour sortir en 1997 un CD compilant les lathes cut épuisés appelé "Fit For Kings", clin d’œil à Peter King l’inventeur de la célèbre machine à disques. Ce CD sort en collaboration avec Drunken Fish. La série de lathes cut rebaptisée Artists Series est transformée en sous-label de Crawlspace et devient le label "kiwi" le plus en vue des collectionneurs. Artists Series continue à sortir des lathes d’artistes obscurs, tandis que la demande pour le support explose et des label étrangers commencent à faire graver du plastic chez King. En dix ans, Peter King aurait ainsi gravé 200.000 disques !


Le disque : "Always leave the reader to do some of the work"
[4]
Fit4kings80.bmp (7158 octets)Anno 2001, "Fit For Kings II" la deuxième compilation CD de lathes cut de l’Artist Series voit le jour, éditée cette fois-ci par Crawlspace seul, qui choisit également de sortir 150 LP vynile de la-dite compilation.
Cette musique étant proche de la magie, elle exclut sa propre explication. Ce que vous pourrez lire maintenant sur les aventures de la liberté aux prises avec l’énergie, fait appel à la disposition spirituelle du lecteur, cet adjectif étant compris aussi bien au sens de faculté intellectuelle que de sensibilité humoristique.

Le disque réunit les trois directions engagées ces dernières années par la musique néo-zélandaise. Premièrement, il y a les classiques du genre comme le rock "épique" décalé de Lapdog (superbe Samrat Yantra), au croisement de Savage Republic et de Dead C, proche d’un genre soundscape – ou la nappe sonore héritée du drone (bourdonnement) - tantôt plus électrique comme sur le morceau Untitled de Empirical (auteurs du meilleur morceau du premier "Fit for Kings"), tantôt d’une personnalité renouvelée comme sur le poignant Infinite pulse A de Pahjib, une nappe d’ambient rythmée d’un lourd son de basse lentement répété, sur lequel vient ensuite se greffer un jeu de flûte / didgeridoo - récupération à l’extrême limite de la transe bon marché. En ouverture du disque, un deuxième type d’orientation est proposé par RST
[5] qui surprend ses habitués avec Retrograde, une impro à la batterie, qualifiable de free jazz - mais à la sauce du cru, c’est à dire toujours décalée, avec une distance certaine par rapport au phrasé mathématique institutionnalisé par le free jazz. Ce décalage découle d’un certain sens de l’autodérision comme chez Matt Middleton (Untitled par Crude) et ses "World’s Worst Saxophone Solos Volume 48" ou de l’expérience freenoise comme Air Samarkand, le solo de flûte ethnique de Tim Cornelius ou l’impro pure souche du piano minimaliste de Nathan Thompson sur Raven. Ces deux derniers étant membres des formidables Sandoz Lab Technicians qui paraissent ici un s’essouffler avec l’âge sur Decapitados sorte de Among The Banks de Tortoise écouté du fin fond du désert. Des laborantins qui sont les parrains d’une dernière lignée, la plus free et la plus typique à la compilation "Fit for Kings", mouvance responsable des plus beaux moments du disque comme le bref Three Quarks For Muster Mark de James Kirk dont le duo de guitares (l’une parsemant l’espace de notes légères, l’autre jouant plus en accords et en arrière-plan, le tout sur une évanescente rythmique de caisse claire libre comme l’air) se rapproche fort de l’alchimie d’exception du trio belge Toss. Ce ravissant moment de grâce offert par un nouveau venu nous permet d’aborder les autres inconnus de la compilation - qui constituent pour nous les vraies révélations du disque. Remarquons ainsi le lathe cut réunissant d’une part Duncan Bruce [6], qui nous livre ici Elec Reg, un magnifique morceau de guitare préparée, minimaliste, calme et à rebondissements, la sonorité paraissant provenir de l’endroit le plus distant de la Terre et, d’autre part, le grandiose Avons House de Wayne Gordon, un morceau à la mélodie saturée soutenue par une rythmique basse-batterie à peine suggérée, explorant la frontière improbable entre My Bloody Valentine et la No Wave et qui rechargera vos batteries d’énergie poétique pour longtemps. Enfin, nous parlerons de W(h)eku de Pit Viper, groupe présenté sur la pochette avec la dose d’ironie requise comme "legends". S’ils ne sont légendaires, ils sont cependant les plus visionnaires du lot tant la liberté est réduite à son ultime dépouillement, à son essence, affirmant l’évolution quasiment logique de toute cette musique freenoise : pur dada chaotique d’énergie explosive pour conjurer nos angoisses les plus enfouies. Deux extraits de leur musique le temps d’un concert, d’une violence aussi éphémère que la vie, et par là grandioses, touffus, d’une richesse infinie, illimitée.

En conclusion, on pourra dire que cette compilation "Fit For Kings II" joue moins sur le statut culte que la première série, la musique néo-zélandaise s’étant quelque peu institutionnalisée surprend moins, certains groupes étant en marche pour conquérir - ou ayant déjà conquis - le digne statut qu’ils méritent. Toutefois, elle semble encore toujours exprimer la volonté de battre en brèche le cloisonnement inhérent à notre époque où toute valeur n’est jaugée qu’à son caractère de nouveauté. Ici, la surprise reste soumise à une compréhension intime, la qualité des différents morceaux est élevée et la présence de musiciens inconnus ouvre des brèches vers des horizons aux potentialités considérables. D’une homogénéité exceptionnelle malgré la disparité stylistique des morceaux, elle rajoute une pierre à l’édifice de cette musique qui nous parle comme un cri provenant de la source même de la vie.

"Don’t forget that the reader is clever" [7]


Adrien / novembre 2001


[1] RICHARD, R., "Des Musiciens de passage" , in Catalogue de la Biennale de Lyon 2001, p.62.
[2] "Ten aphorisms in Lieu of an Editorial Policy for Logopandocy", in Logopandocy, The Journal of Vain Erudition, vol.1, No.3, February 1996, Inséré dans le disque ‘Now Gods, Stand up For Bastards" de A Handful of Dust , précepte 2.
[3] "The doing of philosophy is indissoluably linked to the practice of humour-but is all the more effective when this is not at first evident." Ibidem, précepte 9.
[4] Ibidem, précepte 4.
[5] Un album tout en nappes de grésillements sur Corpus Hermeticum.
[6] Celui-ci a sorti une cassette sur Freedom From intitulée "Holson".
[7] Ibidem, précepte 1.


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