chronique![]()
(Crawlspace,
2001) |
"Les territoires ne sembleront périphériques quà ceux qui sont convaincus de lexistence prééminente dun centre. Les arpenter cest se donner la chance de croiser des hommes qui sont souverains dans leur propre royaume." [1] Contexte: "Always strive to sketch a broad area of knowledge, rather than to map a part of it in detail(...)" [2]Ne vous attendez pas ici à un ensemble de chansons issues du très riche répertoire pop néo-zélandais. Si vous êtes plutôt un habitué des laptops et autres machins équivalents, vous trouverez ici une musique relevant dun niveau dabstraction comparable mais dune qualité inégalable parce que, primo, résultat entier de la pratique dêtres humains (pas nécessairement musiciens, le contraire étant même encouragé) avec des instruments (de musique, électroménagers, acoustiques) et, secundo, se situant en aval dun courant qui prend sa source à la fin des années quatre-vingt avec des formations prolongeant la lignée des groupes Flying Nun, provenant de la pop comme Bailter Space ou du punk / no wave décalé comme Dead C. Dans cet esprit, le chanteur-guitariste de ce dernier groupe, Bruce Russel créa le label cassette Expressway, qui devint Insample puis enfin, quelques années plus tard, Corpus Hermeticum. Si ce label manque aujourdhui un peu de souffle, étant peut-être devenu une institution pour intellos, lavant-garde ayant pris le dessus sur lunderground, il a été la figure de proue dun mouvement qui a généré des groupes légendaires tels que Thela, Omit, Surface Of The Earth, Gate ou A Handful Of Dust (groupe unissant Bruce Russel et Alastair Galbraith). La compilation "Le Jazz Non" sortie en 1996 sur ce label est considérée dune importance équivalente à celle queut "No New York" pour la scène No Wave à la charnière des années septante et quatre-vingt. Au fil des années, le courant néo-zélandais éclaté sest constitué une famille de labels parmi les plus intéressants comme Metonymic (label de Peter Stapleton de A Handful Of Dust, Rain, Flies Inside The Sun.. à faire rougir de spontanéité les firmes de jazz les plus sophistiquées) ou le prestigieux label ambient Sigma Editions. Fondé par deux ex-Thela, ce label abritant des artistes présents sur la première compilation "Fit for Kings" tels que Rosy Parlane ou Parmentier a découvert Vladislav Delay (alias Conoco alias...) un des fers de lance de la hype électronique minimaliste associée au "Clicks & Cuts" du label allemand Mille Plateaux. Aujourdhui, lesprit est perpétué également par toute une lignée plus jeune et plus underground sillustrant dans des structures indépendantes telles que Freedom From de Minneapolis (USA) ou Betley Welcomes Careful Drivers de Leeds (UK). Ce sont les prémisses de ce dernier courant quon retrouvait en 1997 sur la première compilation "Fit for Kings", pendant plus underground de la compilation "Le Jazz Non", affichant la liberté dexpression et la fluidité préalablement à toute rigueur formelle, lunité résidant plutôt dans lhomogénéité dun enregistrement proche dun document ethnographique. Ces groupes font partie de la nouvelle génération dimprovisateurs néo-zélandais, ceux de la fin des années nonante, qui sapparentent plus aux groupes les plus free de lancienne garde locale comme les géniaux Sandoz Lab Technicians. Ils sappellent Armpit, Matt Middleton (The Aesthetics, Crude), Wytcist ou Birchville Cat Motel, ont souvent leur propre label (Root, C/Psi/P) et sortent leurs disques sur des structures étrangères telles celles déjà citées ou Giardia (USA), Ecstatic Peace (USA), 20City (Japon). On explique que par son isolement géographique, la Nouvelle-Zélande semble inviter à un parcours créatif où toute extériorisation est mise au service dune intériorisation primaire. Cest ce voyage vers lintériorité que cette musique peut être fière davoir engagé, un voyage sans aucun retour en arrière possible. Bien que ceci puisse paraître sérieux - voire pompeux / prétentieux -, ce nest jamais sans un esprit dautodérision bien particulier que la démarche est entreprise: "la pratique de la philosophie ne pouvant être dissociée de lhumour ceci étant dautant plus efficace que napparaissant pas au premier abord" [3]. Quoi quil en soit, toute suggestion atteignant limaginaire se révèle souvent dune force insoupçonnée, comparable à celle du rêve qui nous réveille en pleine nuit. La puissance de cette musique semble alors plutôt relever dun mystérieux pouvoir, celui dinitier, de frayer une voie daccès à la terra incognita que tout homme porte en lui dans le secret de son être. Itinéraire dintériorité, orientation vers un univers illimité et divin, il se veut déchapper aux vicissitudes et aux morsures du temps, de la durée des hommes. Cette musique séduit lhomme sans possibilité de retour vers ce quil abandonne. Elle saccorde à merveille avec une définition de la musique comme super-connaissance, échappant à la pensée et au discours. Cest cette expérience indicible qui est exprimée sous la forme de symboles ; le drone, la distorsion et le décalage semblant être des réponses exorcisant le bruit techn(olog)ique, la saturation dinformation, le vide des stéréotypes. La magie humaine sévertue à transformer le bruit en son, en musique, en éclatement des clichés. La géographie et lhistoire du pays néo-zélandais le situent à la limite dun monde économique / centre dinformation véhiculant tout un cortège dillusions et de phantasmes par rapport auxquels la distance / frustration aide à constituer une appropriation / réponse bien singulière. A lheure du tout instantané, la musique expérimentale néo-zélandaise, appelée aussi free noise, tente dexprimer les déséquilibres en semblant nous dire quelle appartient au temps, tout en étant au-delà de ce qui seffrite et se meurt: doù sa nouvelle perspective, sa nouvelle vision, son nouveau langage. Dans un sens plus large, elle nous signifie que lenvers (de la terre) est aussi un endroit, le fond de lâme pouvant aussi saffirmer comme son sommet. Elle semble sadresser aux parties les plus archaïques, les plus reculées (et les plus stables) de notre cortex cérébral, sanctuaire où explosent toutes les dualités. ![]() Cest à Peter King que lon doit la création au milieu
des années nonante de la maison de disques King records. Celle-ci, noble au sens pur du
terme, sefforce alors de documenter à moindre frais - et sur un support particulier
- lactivité musicale des bidouilleurs sonores en tous genres poussant comme les
moutons sur les collines de Nouvelle-Zélande. Les firmes pressant du vinyl
nexistent quà lautre bout de la planète et les seules usines à CD qui
apparaissent en Australie ne permettent que de sortir un minimum de 500 exemplaires. Une
machine est fabriquée par King qui permet de produire des disques de relativement bonne
qualité, dun format un peu plus grand quun 45 tours (8"), gravés (et
non pressés à chaud) sur la matière de base du CD: le policarbonate. Le lathe cut
est né. Les disques sont fabriqués à lunité, en temps réel - chaque minute de
musique impliquant une minute de gravure -, leur tirage est limité (entre 25 et 125
exemplaires), ce qui répond alors parfaitement aux ambitions locales des musiciens du
label. Ceux-ci sappliquent à soigner la présentation de leur disque de plastic en
lemballant dans de belles housses reflétant une esthétique qui leur est propre.
Bientôt, par le succès grandissant de la musique expérimentale néo-zélandaise et la
mise en commerce des valeurs DIY, le lathe cut devient un véritable objet de
culte. Paradoxalement, ce support pauvre suscite lengouement des freaks musicaux
mais aussi de toute une série de collectionneurs snobs qui adaptent au format
léquation spéculative de la rareté. Aujourd'hui, il existe même un site non officiel de King Records qui
propose une discographie des lathes cut et un groupe de discussion
consacré à cet objet. Pour contrer linflation, la demande étant grande et
loffre réduite (les disques sont tous très vite épuisés), King records
sassocie au label Crawlspace pour sortir en 1997 un CD compilant les lathes cut
épuisés appelé "Fit For Kings", clin dil à Peter King
linventeur de la célèbre machine à disques. Ce CD sort en collaboration avec
Drunken Fish. La série de lathes cut rebaptisée Artists Series est transformée
en sous-label de Crawlspace et devient le label "kiwi" le plus en vue des
collectionneurs. Artists Series continue à sortir des lathes dartistes
obscurs, tandis que la demande pour le support explose et des label étrangers commencent
à faire graver du plastic chez King. En dix ans, Peter King aurait ainsi gravé 200.000
disques !Le disque : "Always leave the reader to do some of the work" [4] Anno 2001, "Fit For Kings II" la deuxième
compilation CD de lathes cut de lArtist Series voit le jour, éditée cette
fois-ci par Crawlspace seul, qui choisit également de sortir 150 LP vynile de la-dite
compilation.Cette musique étant proche de la magie, elle exclut sa propre explication. Ce que vous pourrez lire maintenant sur les aventures de la liberté aux prises avec lénergie, fait appel à la disposition spirituelle du lecteur, cet adjectif étant compris aussi bien au sens de faculté intellectuelle que de sensibilité humoristique. Le disque réunit les trois directions engagées ces dernières années par la musique néo-zélandaise. Premièrement, il y a les classiques du genre comme le rock "épique" décalé de Lapdog (superbe Samrat Yantra), au croisement de Savage Republic et de Dead C, proche dun genre soundscape ou la nappe sonore héritée du drone (bourdonnement) - tantôt plus électrique comme sur le morceau Untitled de Empirical (auteurs du meilleur morceau du premier "Fit for Kings"), tantôt dune personnalité renouvelée comme sur le poignant Infinite pulse A de Pahjib, une nappe dambient rythmée dun lourd son de basse lentement répété, sur lequel vient ensuite se greffer un jeu de flûte / didgeridoo - récupération à lextrême limite de la transe bon marché. En ouverture du disque, un deuxième type dorientation est proposé par RST [5] qui surprend ses habitués avec Retrograde, une impro à la batterie, qualifiable de free jazz - mais à la sauce du cru, cest à dire toujours décalée, avec une distance certaine par rapport au phrasé mathématique institutionnalisé par le free jazz. Ce décalage découle dun certain sens de lautodérision comme chez Matt Middleton (Untitled par Crude) et ses "Worlds Worst Saxophone Solos Volume 48" ou de lexpérience freenoise comme Air Samarkand, le solo de flûte ethnique de Tim Cornelius ou limpro pure souche du piano minimaliste de Nathan Thompson sur Raven. Ces deux derniers étant membres des formidables Sandoz Lab Technicians qui paraissent ici un sessouffler avec lâge sur Decapitados sorte de Among The Banks de Tortoise écouté du fin fond du désert. Des laborantins qui sont les parrains dune dernière lignée, la plus free et la plus typique à la compilation "Fit for Kings", mouvance responsable des plus beaux moments du disque comme le bref Three Quarks For Muster Mark de James Kirk dont le duo de guitares (lune parsemant lespace de notes légères, lautre jouant plus en accords et en arrière-plan, le tout sur une évanescente rythmique de caisse claire libre comme lair) se rapproche fort de lalchimie dexception du trio belge Toss. Ce ravissant moment de grâce offert par un nouveau venu nous permet daborder les autres inconnus de la compilation - qui constituent pour nous les vraies révélations du disque. Remarquons ainsi le lathe cut réunissant dune part Duncan Bruce [6], qui nous livre ici Elec Reg, un magnifique morceau de guitare préparée, minimaliste, calme et à rebondissements, la sonorité paraissant provenir de lendroit le plus distant de la Terre et, dautre part, le grandiose Avons House de Wayne Gordon, un morceau à la mélodie saturée soutenue par une rythmique basse-batterie à peine suggérée, explorant la frontière improbable entre My Bloody Valentine et la No Wave et qui rechargera vos batteries dénergie poétique pour longtemps. Enfin, nous parlerons de W(h)eku de Pit Viper, groupe présenté sur la pochette avec la dose dironie requise comme "legends". Sils ne sont légendaires, ils sont cependant les plus visionnaires du lot tant la liberté est réduite à son ultime dépouillement, à son essence, affirmant lévolution quasiment logique de toute cette musique freenoise : pur dada chaotique dénergie explosive pour conjurer nos angoisses les plus enfouies. Deux extraits de leur musique le temps dun concert, dune violence aussi éphémère que la vie, et par là grandioses, touffus, dune richesse infinie, illimitée. En conclusion, on pourra dire que cette compilation "Fit For Kings II" joue moins sur le statut culte que la première série, la musique néo-zélandaise sétant quelque peu institutionnalisée surprend moins, certains groupes étant en marche pour conquérir - ou ayant déjà conquis - le digne statut quils méritent. Toutefois, elle semble encore toujours exprimer la volonté de battre en brèche le cloisonnement inhérent à notre époque où toute valeur nest jaugée quà son caractère de nouveauté. Ici, la surprise reste soumise à une compréhension intime, la qualité des différents morceaux est élevée et la présence de musiciens inconnus ouvre des brèches vers des horizons aux potentialités considérables. Dune homogénéité exceptionnelle malgré la disparité stylistique des morceaux, elle rajoute une pierre à lédifice de cette musique qui nous parle comme un cri provenant de la source même de la vie. "Dont forget that the reader is clever" [7]
[2] "Ten aphorisms in Lieu of an Editorial Policy for Logopandocy", in Logopandocy, The Journal of Vain Erudition, vol.1, No.3, February 1996, Inséré dans le disque Now Gods, Stand up For Bastards" de A Handful of Dust , précepte 2. [3] "The doing of philosophy is indissoluably linked to the practice of humour-but is all the more effective when this is not at first evident." Ibidem, précepte 9. [4] Ibidem, précepte 4. [5] Un album tout en nappes de grésillements sur Corpus Hermeticum. [6] Celui-ci a sorti une cassette sur Freedom From intitulée "Holson". [7] Ibidem, précepte 1. |