chronique

Contest_pleasures.jpg (19470 octets)
JOHN BUTCHER - XAVIER CHARLES - AXEL DÖRNER
"THE CONTEST OF PLEASURES"
UK-F-D

Album / 5 plages / 53 min
(Potlatch, 2001)

AXEL DÖRNER
"TRUMPET"
D

Album / 2 plages / 42 min
(A bruit secret, 2001)



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"Today in Europe there’s an acoustic school influenced by electronics, the way electronics can be translated to an instrumental context. Take Axel Dörner – how could a trumpet player break through into something new? And suddenly, since Dörner, they’ve done it! There are four or five trumpet players around doing interesting stuff. Not trombone players. Hardly any saxophone players, with the exception of John Butcher". C’est Keith Rowe, préparateur de guitares et improvisateur actif dans AMM depuis plus de trente ans qui s’exprime ainsi dans le Wire #206 (avril 2001). Ses mots sont très proches de mes sentiments, un soir de mai 1999 à Vandoeuvre Lès Nancy lors d’un concert du trio Butcher-Charles-Dörner dans le cadre du festival Musique Action. Une performance qui me bouleversa vraiment très profondément. Pendant plus d’une heure, les trois musiciens - respectivement saxophoniste britannique, clarinettiste français et trompettiste allemand - dont c’était alors la première prestation commune habillaient - sans recours à aucun artifice d’amplification ou de modification du son - le silence d’une salle littéralement ébahie de vibrations aériennes à la fois abstraites et incarnées. Mon engouement pour ce concert avait été tel que j’avais failli créer un sous-label à ubik dont l’enregistrement de ce concert aurait été la première sortie. Mais, un midi de fin août 2000, le trio donnait à la Chapelle Saint-Jean de Mulhouse (dans le cadre de l’excellent festival Jazz à Mulhouse) un second concert dont ils étaient encore plus satisfaits et dont l’enregistrement est récemment sorti sous le nom de "The Contest Of Pleasures" sur le label Potlatch.
Comme le souligne Keith Rowe, les rapports de leur musique avec certaines musiques électroniques actuelles est troublant. Très souvent, en fermant les yeux il devient très difficile de reconnaître les instruments utilisés comme sources sonores. Les nappes en suspension, les grésillements crépitants, le souffle granuleux entrent beaucoup plus clairement en résonance avec la musique de certains paysagistes sonores digitaux qu’avec les stéréotypes qu’on associe habituellement à leurs instruments. Saxophone? Clarinette? Trompette? Oubliez la fanfare et ses déclinaisons! Oubliez aussi les fragmentations explosives du free jazz des trois premières décennies (Albert Ayler, Ornette Coleman, Peter Brötzmann, Evan Parker… )! Pour user d’une métaphore géomorphologique, on pourrait dire que si l’usage devenu coutumier de ces instruments dans le free jazz est lié au volcanisme éruptif on se rapproche plutôt ici de la tectonique des plaques ou du plissement de terrains. Comme dans toute œuvre musicale qui se respecte, il est ici question de temps et d’espace. Les granules de son sont vaporisés dans l’air, donnent corps au son, le rendent palpable, restent en suspension ou sédimentent… Lentement mais inexorablement, avec une mobilité parfois à la limite de notre faculté de perception, les strates sonores se déplacent les unes par rapport aux autres, se frôlent, se chevauchent ou s’enchâssent…
Il serait cependant dommage que cette image fasse croire à une musique minérale, donc supposée froide et inanimée. Même si les musiciens sont discrets, plus concentrés qu’excentriques, leur musique est radicalement humaine, c’est-à-dire fragile et émouvante. Leurs protubérances de cuivre ou de bois perdent leur nature d’appendices et semblent plutôt être la prolongation naturelle de leurs bouches, gorges et poumons. Le mot clé est évidemment "souffle", ce flux irrévocablement lié à notre respiration, donc à notre vie. "Inspirer / expirer" ou, chez John, Xavier et Axel, "Être inspiré / s’exprimer".
Sur A bruit secret, le jeune label de Michel Henritzi, vient de sortir "Trumpet" un album solo d’Axel Dörner. A l’image de sa pochette post-suprématiste (un carré divisé en un aplat rectangulaire blanc cassé et un autre pur blanc), le disque se divise en deux très longues plages de respectivement vingt-cinq et dix-sept minutes. La seconde use de la fragmentation, de l’interruption (donc du silence), de la spatialisation stéréophonique et des contrastes dynamiques entre les différentes textures sonores. Le travail sur la matière sonore m’y convainc plus que celui sur le découpage du temps. Un problème qu’on ne rencontre pas sur le très fascinant et hypnotique premier morceau du disque : un quasi-continuum sonore maintenant vingt-cinq minutes durant un nuage magnétique en suspension à hauteur de nos tympans. Beau et envoûtant, sombre et inquiétant.

Philippe / novembre 2001

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